Graffiti : Du primitif au street art

Depuis la nuit des temps, l’homme a toujours voulu laisser une trace de son passage. Un dossier sur l’évolution du graff dans nos rues depuis les premières inscriptions découvertes dans les grottes jusqu’à la consécration en galerie. Du primitif au street art, un autre regard sur les graffitis qui nous entourent…

Par Mickaël M et Matthieu M

Article paru en mars 2016 dans le magazine Mouvements Libres n°3

Des origines primitives au Moyen-âge

L’utilisation du pochoir et d’outils de peinture ne date pas d’hier. Les premières traces de ce qu’on appelle aujourd’hui “graffiti” se situeraient entre - 40 000 et -10 000 ans par les premiers homo sapiens. Avec des successions de points et de traits, le plus souvent alignés par série de 7 et de 11, ce qui laisse encore perplexe à ce jour les paléontologues sur le déchiffrage de ces codes.

Les deux autres types sont bien sûr les peintures dites rupestres, les plus reconnues étant les mains en pochoir (la dernière retrouvée en Indonésie remonte à - 38 000 ans) et les peintures d’animaux vivants de l’époque (plus récent). Les deux couleurs les plus utilisées sont le rouge, obtenu de l’oxyde de fer, et le noir par le manganèse. Les analyses démontrent que de longues et savantes préparations étaient menées pour obtenir ces mélanges colorés. Les premiers artistes étaient nés…

Il est également avéré que ces hommes nomades n’ont jamais vécu au fond de ces grottes, juste sous des surplombs rocheux par mauvais temps et que ces peintures n’étaient donc pas destinées à être visibles de tous. Il semble qu’il s’agirait plus de rituels d’initiation ou de cérémonies peut-être funéraires. Deux raisons à cela, d’une part les traces de sépultures se situent le plus souvent, comme les peintures, à plusieurs centaines de mètres (minimum 400) dans le fond des grottes. D’autre part, il est également certifié que la plupart de ces œuvres dans l’ensemble de ces grottes connues, même entremêlées ou superposées, auraient plusieurs siècles d’écart.

Du Moyen-âge au XXe siècle

On retrouve bon nombre de “tags” et “graffitis” à travers ces époques, peints ou gravés à même la roche, ou sur les murs d’églises, de grottes, de châteaux, de geôles et de cachots. Ces inscriptions sont le plus souvent destinées à marquer le passage de ceux qui les ont faits. Elles reflètent parfois de belles inspirations poétiques, mélancoliques, mais aussi repentantes, allant même jusqu’à exprimer leur révolte. Les messages révolutionnaires voyaient le jour…

Il faudra attendre le début du XXe siècle pour que la peinture apparaisse sur les murs de nos villes, comme au Mexique avec le muralisme, voire aussi sous la forme d’affiches de propagande dans des pays plus au Nord. Il est intéressant de comprendre le lien que peuvent avoir ces premières interventions artistiques urbaines avec des mouvements révolutionnaires.

Gyula Halasz (de son pseudo Brassaï), né en 1899, célèbre photographe et artiste hongrois très en vogue sur les scènes artistiques parisiennes dans les années 30, s’intéresse de près aux graffitis des murs de la capitale. À la craie ou au fusain, il recueille suffisamment de matière à travers un livre pour que le mot “graffiti” prenne place en 1960 dans le dictionnaire de l’art brut. Entre temps, la Seconde Guerre mondiale concrétisera le premier tag récurrent de l’armée américaine pendant leurs déplacements, avec le fameux “Kilroy Was Here”.

À partir des années 60, une recrudescence de tag au marker et de sentences écrites à la bombe apparaît en force dans les rues américaines. C’est entre 1967 et 1974 que la plupart des pays occidentalisés se révoltent. Du Chili au Portugal, la jeunesse veut s’exprimer, se faire entendre, en dispersant leurs idéaux en travers des murs qui prennent la parole.

Le graffiti comme nous le connaissons aujourd’hui fait son apparition dans les rues de New York début 70. On dit que l’un des pionniers serait TAKI 183, un jeune livreur de journaux. Il avait pour habitude de mettre son surnom partout où il passait… il a donné envie à beaucoup d’autres de s’y mettre… Ce fut l’explosion du tag dans les rues de la ville.

Du vandale aux galeries

Il faut savoir que le graffiti est un délit passible d’amende et de peine de prison. L’interdit, la pression de se faire prendre, rajoute de l’adrénaline à l’exercice. Le but est d’être visible par le maximum de monde, dans le plus d’endroits possible. Maquer sa rue, sa ville… son territoire. La période 70-80 fut un calvaire pour les habitants de New York, les tags fleurissaient partout. De la façade aux toits, les véhicules, les métros, tous les supports visibles par le maximum de gens prenaient leur coup de bombe. Des artistes comme Seen, Futura 2000, Quick, sont devenus des légendes dans le milieu, un exemple pour la jeune relève.

La frénésie du tag s’est étendue dans toutes les grandes villes des États-Unis, pour enfin s’exporter en Europe. Grâce à l’artiste JonOne, cette culture urbaine arrivait à Paris. Peu de gens connaissaient, mais très vite, les années 80-90 ont connu une énorme croissance. Des pionniers comme Bando, Mode2, ou Lokiss défoncent tout ce qu’il est possible de faire, donnant naissance à toute une nouvelle génération de “writters”.

Ce fut une hécatombe de couleurs et autres inscriptions plus grosses les unes que les autres. Chacun y amène son style, des perso, du simple tag (signature de l’artiste), à l’apparition des mosaïques Invader, aux gros lettrages sophistiqués (ce qui rend le graff encore plus respecté selon où il est placé). Le métro et les trains sont pris d’assaut comme pour ressembler au célèbre métro new-yorkais. Les gens sont soudainement confrontés à ce vandalisme artistique, qui pour beaucoup, reste de la dégradation de bien public. Aujourd’hui, il envahit toutes les rues du monde entier où se mélangent le tag pur et dur et le street art réalisé par des artistes amateurs ou parfois de renom.

Depuis le début, ce mouvement a toujours été suivi de près. En 1972, le sociologue Hugo Martinez, fondateur de United Graffiti Artists, organise à New York la première exposition dédiée au tag. En 1973, le photographe et écrivain anglo-américain Joan Naar sort aux USA et aux Pays-Bas l’œuvre The Faith of Graffiti. Représentant la naissance du graffiti dans la culture moderne, le travail des graffeurs montrant bien les souches artistiques de la rue, tout en documentant l’importance de l’histoire du mouvement. Les tags et graffitis font maintenant partie de liste des arts et sont désormais bien présents.

Fin 1978, le Bronx voit naître son premier espace dédié aux cultures alternatives et aux graffitis : le Fashion Moda. Ce lieu ouvre la voie à de nombreuses expositions, dont la légendaire Graffiti Art Succes for America, organisée par le jeune Crash, seulement âgé de 19 ans. C’est en 1981 que la ville de Manhattan ouvrira les portes de la Fun Gallery. La presse suit de près ce phénomène, avec deux artistes en mire : Jean Michel Basquiat et Keith Haring. Alors que Paris verra même débarquer le New York City Tour.

Le documentaire Style Wars (produit en collaboration par Tony Sylver et Henry Chalfant) et le livre Subway Art (de Martha Cooper et toujours Henry Chalfant) sortent respectivement aux États-Unis en 1983 et 1984, et font rapidement le tour de la planète pour devenir la référence. Il faudra attendre 1988 pour que l’Europe s’y colle, toujours en Hollande avec le Free Style Aerosol Magazine, rapportant des graffitis de tout le continent. Grâce aux mécènes et autres passionnés, des artistes comme l’Anglais Banksy (voir Faites le mur ! Exit Through he Gift Shop), l’Américain Obey, les Français C215, JR, Miss.tic et aussi plein d’autres, font partie du paysage artistique des galeries. Des maires ont créé des espaces libres et la possibilité de peindre des façades d’immeubles et autres murs d’expression afin d’embellir leur ville. Des festivals urbains sont organisés où beaucoup d’artistes internationaux de renom viennent peindre, mettant en avant leur culture artistique devant des passants ébahis.

Street art et lieux abandonnés

Les bâtiments en ruine deviennent un terrain de jeu pour tous les graffeurs avides de murs uniques pour s’exercer avant de lâcher dans les rues, ou juste exprimer leur art en toute tranquillité. À la recherche de matière brute, ils explorent les friches abandonnées afin de poser leurs œuvres en parfaite adéquation avec l’esprit du bâtiment utilisé. Pour les trouver, il faut beaucoup de patience, de recherches et d’intrusions illégales. Mais cela vaut le coup pour amateur de ce style d’art.

Ils exploitent et détournent avec talents ces pièces, dégradées avec le temps, ajoutant un grain particulier au lieu. Ils cassent avec leurs couleurs la monotonie ambiante qui y règne. Du lettrage qui se mêle avec les structures restantes, des personnages qui réaniment les objets et autres mobiliers restants, les lieux reprennent vie l’espace d’un instant… Jusqu’à la destruction qui emporte à tout jamais ces magnifiques œuvres, souvent vues que par son créateur.

Pour conclure, la meilleure place pour le graffiti reste et restera dans la rue. En galerie, il perd tout son sens premier… Qu’il soit vandale ou légal, il sera toujours présent autour de nous. Une expression libre qui offre une exposition éphémère à ciel ouvert apportant de la couleur dans nos vies.


Article : DOSSIER SPÉCIAL – Graffiti : Du primitif au street art
Réalisation : Mickel M et Matthieu M pour Mouvements Libres

Édit : Wanderer
Visuel : P19 par Guillaume BX
Photos :
Jean Thomas, Gouzou, Invader, Obey, Taki, Mark Bode, M. Chat
Vidéo : Faites le mur ! Exit Through the Gift Shop

Mouvances Libres


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